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Avec Catherine Leroy

Marcel Giuglaris: Journaliste français spécialiste du Japon et d’Extrême-Orient, Marcel Giuglaris (1922-2010) a interviewé Catherine Leroy le 7 mars 1968 après l’épisode de l’offensive du Têt où elle est restée momentanément captive d’un bataillon de soldats nord-Vietnamiens. Ce document, tapé à la machine et dont la fin reste manquante, a été retrouvé dans les archives de la photographe sans qu’il soit possible de savoir s’il a été publié.

 

C-Span: Le 29 avril 1985, à l’occasion du dixième anniversaire de la fin de la guerre du Vietnam, Catherine Leroy est interviewée par la journaliste Carrie Collins sur la chaîne de télévision C-Span (Cable-Satellite Public Affairs Network) et elle répond à des questions de téléspecteurs. C-Span est une chaîne câblée américaine essentiellement consacrée à la diffusion des travaux parlementaires et sénatoriaux ainsi que de programmes concernant des sujets publics et historiques.

 

Radio Canada: En 29 Mai 1989, Robert Baronet, photographe canadien et enseignant dans un collège de Matane au Québec invite Catherine Leroy à participer à une conférence sur la photographie. Hélène Cantin, journaliste de la radio locale CGBA, réalise à cette occasion une interview qui est passée peu après sur Radio Canada, avec un duplex pour situer l’événement.



Extraits de l’interview de Catherine Leroy par Marcel Giuglaris à la suite de son retour de “captivité“ par les troupes nord-vietnamiennes à Hué, pendant l’offensive du Têt. Propos recueillis le 7 mars 1968.

[Hué, février 1968] Nous étions partis depuis Phu Bai le 1er février. A Phu Bai nous avions eu un briefing à la 1ère division de Marines, fait par un général américain. Nous étions en tout une douzaine, dix journalistes américains et deux français, François Mazure de l’Agence France-Presse et moi. Le général s’était montré optimiste. Il nous avait dit que la route de Phu Bai jusqu’à Hué, environ 17 km, était ouverte, que les Marines la gardaient sur tout son long (…). D’après lui, il n’y avait plus que quelques poches de résistance nord-vietnamienne qui ne pouvaient pas tenir plus de trois jours par manque de ravitaillement.
[…]
Nous portions un drapeau blanc et de grands papiers écrits sur nos poitrines pour dire “PHAP BAO CHI BA LE” — presse française de Paris —. Cinquante mètres plus loin, nous nous sommes faits faire prisonniers. Il y avait environ une quinzaine de nord-vietnamiens dont trois se sont précipités sur nous. Ils nous ont menés dans un jardin, nous ont retiré nos caméras et attaché les mains derrière le dos. François avait une lettre écrite en vietnamien par le prêtre disant que nous étions deux journalistes français venus de Paris. On avait l’impression qu’ils ne comprenaient pas. Nous criions sans arrêt “PHAP BAO CHI BA LE”. Ils nous regardaient sans rien dire. Ils n’étaient pas brutaux, pas violents. Ils étaient tout simplement déterminés. Pendant une vingtaine de mètres nous avons marché avec deux AK47 dans le dos. Nous avons eu le sentiment que si nous faisions trois pas en arrière, ils nous descendraient comme des chiens.
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On nous a détachés, rendu nos appareils. Nous avons parlé avec ce Français qui nous a expliqué qu’il était là depuis deux jours. Il riait nerveusement. Visiblement il était mort de trouille. L’une de ses filles avait l’air d’avoir 20 ans en fait elle n’en avait que 15 mais elle était vieillie de peur. J’ai demandé à faire des photos. La femme a traduit en vietnamien. L’officier a dit “oui”. J’ai trouvé que c’était absolument extraordinaire puisque jusqu’à présent, même parmi les journalistes communistes, personne n’a jamais réussi à faire des photos d’une unité nord-vietnamienne au combat au Sud Vietnam. Cela ne s’est pas encore vu dans l’actualité.
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Les deux garçons qui sont sur la couverture de Life ont-ils posé?
Non, je ne les ai pas choisis. Ils étaient avec leurs AK47 pointés en direction de la route. Nous étions d’ailleurs passés devant la maison avant d’être faits prisonniers. Ils ne nous avaient pas tiré dessus. C’est incroyable. Nous étions encore allés 20 mètres plus loin, à deux jardins, avant d’être pris. Ils nous avaient sûrement vus passer. Nous avons eu une chance extraordinaire.
[…]
Je fais ce métier par amour. Je crois que j’adore ce métier. Ma vie au Vietnam est assez fantastique. Il y a dans la guerre quelque chose qui ne se trouve nulle part ailleurs, une sorte de fraternité, de camaraderie, d’amitié pure, d’amitié de soldat. Les soldats sont mes copains. Je les aime bien. Je suis heureuse et je les aime parce que je vais dans des coups avec eux, parce que j’ai marché avec eux, parce qu’on a des souvenirs communs, parce que quand on se revoit trois mois plus tard on raconte l’opération de la cote 1004, 852 ou 881 où il s’est passé tellement de choses, les plus incroyables, les plus tristes, mais qui ensuite deviennent mirifiques. On ne se rappelle que le bon côté, le côté héroïque des choses.
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Vers l’âge de 17 ans, j’ai terminé tant bien que mal mes études, je suis allée en Angleterre pour les finir au lycée français de Londres. Ensuite je suis revenue en France, sans savoir très bien ce que je ferai. J’ai perdu mon temps pendant deux ou trois ans. (…) Le frère d’une de mes amies est photographe. Ce qu’il faisait m’intéressait. Un jour j’ai acheté un appareil et j’ai commencé à faire des photos. J’ai eu des amis qui étaient journalistes. J’ai voulu faire comme eux sans savoir comment jusqu’au jour où j’ai décidé de partir pour le Vietnam.
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J’ai vraiment commencé à travailler sérieusement en août 1966. A ce moment-là, je me suis mise à partir en opération 5 jours par semaine. J’ai bien travaillé pour A.P. Je suis restée avec eux jusqu’en septembre 1967, exactement un an. Depuis novembre 1967, depuis que je suis revenue des Etats-Unis, je travaille pour [l’agence] Black Star.
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Pour une photo de guerre, je crois qu’il se passe tellement de choses extraordinaires autour de nous que c’est uniquement une question de vitesse et de sensibilité. Il faut être choquée. Il faut qu’il y ait un choc qui se produise et que cela se passe dans l’espace d’une seconde, que l’on ressente quelque chose, que l’on soit dérangée, remuée. C’est quelque chose qui se fait avec de la sensibilité.
[…]
Quand je suis partie de Paris, je ne connaissais pas la guerre. Maintenant je la connais. J’ai une expérience curieuse. Je suis rentrée en France pour la première fois après 18 mois et je me suis sentie dans un monde étranger, un monde vraiment étranger. Je ne pouvais plus dormir la nuit parce je n’entendais plus un tir d’artillerie, je n’entendais plus les salves habituelles. Et puis, parler c’était bien compliqué. Comment veux-tu que je raconte à mes parents ce qui se passe ici ? La guerre au Vietnam c’est quelque chose tout en couleurs. C’est la guerre qui se passe dans un pays qui a une atmosphère spéciale qu’on ne peut pas expliquer. En fait, quand on rentre, on n’a pas grand’chose à dire. Les gens vous pressent de questions auxquelles on ne peut pas répondre. Mais aussi ils vous disent : “Et alors, les Américains? Pourquoi ils n’y arrivent pas?” Que peut-on répondre?

Marcel Gugliaris né à Nice le 19 juin 1922, est un journaliste écrivain français, spécialiste du Japon et de l’Extrême-Orient. Mort à Paris le 5 février 2010.








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